Envoi d'une lettre ouverte au Préfet du Bas-Rhin
Monsieur le Préfet,
Les éleveurs laitiers se trouvent dans une situation dramatique.
Les prix du lait connaissent leur plus bas niveau historique, notamment si on les compare aux coûts de production. Un grand nombre de producteurs obtiennent moins de 20 centimes d’euro pour leur litre de lait. Sur tout le territoire de l’Europe, les prix payés aux producteurs se trouvent en chute libre.
Sur le marché des échanges entre laiteries ou spot, le lait est en partie négocié au-dessous de 10 centimes d’euro. Ces prix n’ont plus rien à voir avec la valeur réelle du lait ; une telle vente n’est plus qu’une simple "liquidation".
Les prix en rayon sont eux aussi en baisse constante. Par exemple, le beurre et le lait de consommation sont actuellement moins chers qu’il y a 60 ans ( 250 g de beurre : 49 centimes d’euro, 1 litre de lait : 45 centimes d’euro). Ce sont des signaux destructifs qui sont ainsi envoyés aux consommateurs. Le lait, a-t-il en fait encore une valeur ? Est-ce normal que le lait ne coûte qu’un tiers du prix du Coca ?
Cette situation dramatique du marché laitier et le niveau bien trop bas des prix du lait touchent en Europe tous les producteurs laitiers quasiment de la même façon. Certaines régions voient les prix baisser un peu plus tôt que d’autres mais finalement, toutes sont entraînées dans la même chute.
Quelques exemples :
Irlande : 20 à 22 centimes, Belgique : depuis quelques mois 22 à 25 centimes, Allemagne 19 à 27 centimes, République Tchèque : en dessous de 20 centimes, Hongrie : en dessous de 18 centimes, Pays- Bas : 22 à 26 centimes, France, Italie, Espagne : encore 30 centimes, tendance toujours et encore à la baisse !
De notre point de vue à nous, producteurs laitiers, la situation actuelle du marché laitier est le résultat d’une politique européenne qui s’est trompée de voie. Cette politique absurde vise à la libéralisation totale du marché laitier. Les spécificités de la production laitière et du marché laitier sont ignorées, la voie néolibérale doit s’appliquer à tous les secteurs économiques.
Les intérêts à l’exportation de quelques grands groupes passent ici devant les intérêts de la société et devant l’existence des exploitations agricoles familiales. Conquérir des marchés et augmenter les chiffres d’affaires sont les objectifs suprêmes déclarés.
Nous considèrons que l’approche libérale est particulièrement inappropriée au secteur laitier. Par la libéralisation serait mis en cause et même anéanti tout ce que la société attend d’une production laitière européenne (qualité, fraîcheur, traçabilité, durabilité de la production, respect des animaux et de l’environnement, sauvegarde du rural et préservation du paysage agricole).
Cette orientation à l’exportation de la politique laitière entraîne automatiquement un bas niveau des prix aux producteurs. Pour la plupart des produits, les prix du marché mondial (moins de 10% des valeurs) continuent de tourner autour de 16 à 22 centimes d’euro. Seule l’année 2007 a fait ici exception. Mais dès le début 2008, les prix étaient déjà retombés au niveau bas qu’ils avaient connu des années durant. Les conséquences négatives résultant de la ruine de milliers d'exploitations laitières et qui se dessinent déjà pour l’ensemble de la société sont refoulées ou niées.
Tandis que partout dans le monde, la demande (influencée aussi par la crise financière mondiale) est en stagnation ou même en baisse en Europe, les quotas sont en voie d’être supprimés.
Dans l’UE, il est prévu d’augmenter les quotas d’environ 10 % jusqu’en 2013. Et ce, sur la seule base de décisions politiques, sans prise en compte de l’évolution des marchés.
Une suppression des quotas continuerait à affaiblir la position des producteurs laitiers sur le marché. S’il n’est pas donné la possibilité de limiter efficacement la production en fixant des quotas individuels à chaque exploitation qui soient d’un caractère obligatoire pour tous, l’offre devient excédentaire et les producteurs laitiers se retrouvent totalement impuissants sur le marché.
En conséquence, voici ce que nous demandons :
Régulation souple des quotas pour des prix rémunérateurs
L’EMB rejette la proposition de la Commission d’augmenter les quotas automatiquement de un pour cent par an jusqu’en 2013 (cinq pour cent en tout). Cette méthode inspirée de l’économie planifiée n’est pas en mesure d’offrir une perspective d’avenir au secteur laitier.
A la place, l’EMB demande d’assouplir la régulation des quotas, et ce déjà dans le cadre du Bilan de santé. Ce qui signifie, adapter dès à présent la production aux besoins réels du marché. Le critère déterminant l’augmentation ou la réduction de la production laitière sera un prix de base aux producteurs qui couvre les frais de production.
L'EMB demande que les éleveurs touchent un prix rémunérateur pour leur production soit 40 cts du litre.
Régulation de la production européenne s’effectuant à l’échelle individuelle
L’EMB demande à la Commission européenne et aux ministres de l’Agriculture de privilégier une régulation souple de la production sur le marché laitier aujourd’hui et au-delà de 2015.
Les producteurs laitiers deviennent des acteurs actifs du marché
Les producteurs laitiers de l’EMB sont prêts à assumer des responsabilités et à régler de leur propre chef le volume de l’offre. Il est demandé à la politique de créer les cadres juridiques nécessaires pour donner aux producteurs laitiers cette capacité d’agir.
Protection extérieure indispensable
Il faut des régulations qui garantissent un accès équitable au marché et protègent le marché européen d’importateurs dont les produits sont de prix et qualité inférieurs au niveau européen.
Un fonds pour le lait n’est pas une alternative
Le fond pour le lait que certains Etats membres ont proposé ne saurait compenser même en partie les pertes de revenu causées par la suppression prévue des quotas. Un pool financier en faveur des producteurs laitiers peut à la rigueur avoir des effets à titre d’aides supplémentaires pour les zones défavorisées.
Au demeurant, l’objectif clairement défini de la politique agricole européenne doit être qu’à l’avenir la grande majorité des exploitations soit en mesure de produire en toute rentabilité et sans soutien direct le même volume de lait.
Les mesures proposées par l’European Milk Board que la Coordination Rurale et l'OPL rejoignent en tous points, offrent des perspectives d’avenir aux producteurs laitiers. Son approche en économie de marché est la mieux adaptée pour rendre tout son attrait à la production de lait et pour motiver les jeunes à se lancer dans la production laitière et à développer les exploitations.
Monsieur le Préfet, notre situation exige une réponse claire et urgente, faute de quoi nous serions obligés d’arrêter de produire. Ce ne serait pas par choix, mais par obligation. Nous voulons que notre travail soit reconnu et que notre lait, qui est un produit de qualité, soit payé à son juste prix. Nous ne croyons plus aux annonces concernant des aides ou des subventions car nous avons vu que ces solutions ne fonctionnent pas. Aucune mesure financière ne compensera une mauvaise politique agricole. C’est la politique elle-même qu’il faut changer.
En ce temps de crise, l’agriculture a besoin de perspectives. Nous avons besoin de perspectives.
Nous le savons tous : personne n’a intérêt à ce que les producteurs disparaissent ! L’avenir passe par un changement radical de la politique agricole. Nous attendons donc que les pouvoirs publics dont vous êtes le représentant apportent une réponse précise et rapide à notre situation.
Concernant les producteurs de lait alsaciens que vous n'avez pas entendu bouger ou réagir de façon visible, la situation actuelle mène aussi au découragement.
Grâce à l'emprise autoritaire de la FDSEA et des responsables DA, également grâce à la docilité et le fatalisme courageux des producteurs de lait alsaciens, les effets désastreux d'une production qui ne rémunère plus le travail familial ne se fait pas encore sentir.
Nous comptons sur vous pour être le porte-parole de cet appel urgent et de nos propositions auprès des plus hauts représentants de l'État, et nous vous prions d'agréer, Monsieur le Préfet, l'expression de notre haute considération.
L'équipe de la CR67 et de l'OPL Alsace
Raymond DURR et Germain KRANTZ